Lettre au temps qui passe,

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Comme un petit air – Home, Dustin O’Halloran


Mon amour, mon bébé, mon trésor,

Ce soir, alors que je chantais doucement, tout doucement, au creux de tes si petites oreilles, tes cheveux blondinets collés à ma bouche, et ta tête tout contre moi, emboîtée dans le pli de mon cou, le pli de la maternité, je sentais au fond de moi, pressant, oppressée, le temps passer si vite. Ma respiration raccourcie et mon cœur fébrile ont embrassé tes cheveux, s’enivrant de cette odeur de bébé que tu portes si bien, et j’ai arrêté de respirer, espérant de tout cœur que le temps s’arrêterait, bloqué dans le fond de mes poumons.

Au lieu de ça, j’ai fermé les yeux, j’ai écouté ta respiration lente et paisible, et j’ai vu.

J’ai vu.

Ce bébé qui fait ses premiers pas en couche et body, les pieds nus dans l’herbe tout juste coupée, enivré par les vacances d’été et l’air Breton, à rire aux éclats de découvrir une liberté transparente, une liberté imprévisible, léger comme une robe en chambray qui gonfle son cœur par la douceur des brises. J’ai vu papa et maman accroupis, la joie qui dévoile des dents alignées, les bras tendus là, prêt à recevoir tes progrès, tes évolutions, ton envol, et tes petits pieds, si petits pieds, qui avancent, et ton petit rire, si joli rire, qui nous répond et nous embrasse.

Ce bébé qui découvre une fourmilière et, concentré, langue tirée, tente d’attraper toutes les fourmis qui s’échappent et qui fuient l’ombre de tes petits doigts. Ou encore, ce bébé qui, fesse ancrée au sol, profitant d’une absence millimétrée de maman pour vider son sac à main objet après objet, papier après papier, avec une concentration et une finesse digne d’un grand artiste.

J’ai vu.

Ce bébé, qui attrape ma main et engouffre ses petits doigts dans les miens, qui me regarde et me sourit, et qui abandonne toute sa peine, toute sa responsabilité, dans la chaleur de ses deux mains.

Ce bébé, qui court attraper les cerises dans l’arbre de grand-papi-mamie et qui oublie, à la seconde même, ce qu’il avait prévu de faire lorsqu’il rencontre les moutons que grand-papi a sorti dans le pré. « Maman, plus tard, je serai berger ! » ; « Pourquoi est-ce qu’on n’a pas de laine, nous ? » ; « Maman, on peut adopter un agneau ? Je m’en occuperai, c’est promis ! ».

Ce bébé, les mains dans la pâte, de la farine plein le nez et les cheveux, qui s’applique pour réussir le gâteau de papa. Le rouleau à pâtisserie plus grand que lui, mais la curiosité et la joie de servir qui gonfle sa taille. Et moi dans l’embrasure de la porte, le sourire plein de fierté, et l’envie de vivre, vivre, et revivre, cet instant précis. Tout cet amour.

J’ai vu.

Ce bébé, qui tente, essai après essai, de nouer ses lacets, et l’heure matinale qui tourne, le retard qui rencontre les aiguilles, et moi qui le regarde, déterminée à me taire, à ne pas le presser, mais à le laisser terminer, à le laisser grandir entre deux boucles et deux nœuds.

Ce bébé, qui décide d’aller à l’école avec un tee-shirt rose et une salopette verte, et qui se sent beau, sans se soucier du reste. Être fière alors, de ce grand bébé, et décider d’aller au travail avec deux chaussures différentes, juste pour voir ; juste pour l’entendre rire et se moquer de moi, encore un peu, avant que les grilles ne t’aspirent dans la cohue des cahiers et des cartables.

Ce bébé qui découvre ma frimousse derrière cette même grille, un vendredi à 16h30, avec ces palpitations d’une surprise qui nous prend par derrière, comme deux mains qui enlacent nos yeux et qui nous dit « DEVINE ! ». Je sais que c’est toi ; mais je devine, j’hésite, je fais exprès de me tromper, et je t’entends rire en secret, rire en cachette, et je te chatouille pour me venger d’amour. Main dans la main, tu me racontes ta journée, prolixe et malicieux, plein de « tu sais maman, aujourd’hui j’ai récité l’alphabet par cœur ! J’avais peur et puis finalement j’y suis arrivée » ; « Maman, je suis heureux que tu sois venu me chercher. Tu sais, je ne m’y attendais pas, je pensais que tu travaillais ».

Ce bébé qui, pleurant à chaudes larmes devant son jouet cassé, m’interpelle et me rappelle combien il est important de savoir s’arrêter. Fouiller dans un placard, provoquer un petit bruit de sachet plastique, plein de mystère, et prendre le temps, s’asseoir par terre, juste à côté de toi, s’asseoir en tailleur, ouvrir le sachet, et te parler de seconde chance, d’erreur qui se répare, de colle magique et de morceaux recollés. T’entendre renifler puis entendre de nouveau ta bouche imiter un avion qui décolle, voir de nouveau tes bras s’envoler dans le salon.

J’ai vu.

Ce bébé qui attrape son sac à dos chargé, qui enfile son casque autour du cou, qui m’embrasse et qui ferme la porte.

Ce bébé qui ne veut pas que je vienne le chercher devant le lycée car « je suis assez grand comme ça » mais qui est heureux de me retrouver une rue plus bas, deux cookies et deux jus d’orange dans les mains.

Ce bébé qui se coiffe pendant 45 minutes dans la salle de bain et qui laisse toujours la maison chargée de ses effluves d’adolescents.

Ce bébé que je retrouve, un soir de travail harassant, dos à moi, assis sur son tabouret en bois et qui laisse échapper des notes poétiques, une douceur mystérieuse, les doigts dansant sur ce clavier noir et blanc. S’arrêter, surtout ne pas faire de bruit ; aucun bruit. Se tenir à l’embrasure de la porte, sourire, et le regarder jouer, écouter ce piano lui parler de la vie, de l’amour, de l’existence.

Ce bébé que j’entends discrètement entrer dans ma chambre et qui, à pas feutrés, vient embrasser mon front en rentrant plus tard que d’habitude, tout en remontant la couette sur mes épaules, et en me chuchotant presque imperceptiblement « Ma petite maman, je t’aime ».

Presque endormie, j’ouvre les yeux et je caresse tes petits cheveux blonds. J’entends de nouveau ta respiration lente et paisible, ton souffle court et léger, et je saisis ce bonheur incommensurable. Ce soir, tu es encore si petit et pourtant si grand. Tu tiens encore tout contre moi, tu tiens encore dans mon bras, et pourtant je sais que demain tu seras déjà loin devant moi. Ce soir, c’est moi qui ferme la porte de ta chambre, pour te laisser dormir sereinement, et pourtant, je sais que demain tu fermeras la porte de la maison et que tu laisseras ton double dans la boîte aux lettres, le cœur plein d’élan et d’avenir. Ce soir, c’est moi qui t’embrasse à n’en plus finir, et pourtant demain je sais que c’est toi qui m’embrassera en comptant les jours.

Je t’aime, mon petit homme, mon grand bonhomme, mon homme.

Maman

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