J’ai 14 ans, je suis en troisième, et je suis harcelée,

J'ai 14 ans, je suis en troisième, et je suis harcelée,


Il y a un air entraînant derrière la fenêtre ouverte. Les rideaux comme des cerfs-volants, dans le creux du printemps naissant. Il y a un bruit assourdissant au fond de mon cœur, un vent agité et un feu déchaîné. Le printemps, je ne le sens plus. Ma peau aseptisée, mes sentiments d’hiver et mon cœur qui craque comme un vieux plancher.

Je le sais, j’ai 14 ans. Je ne devrais pas l’écrire, je ne devrais pas employer tous ces mots qui donnent le tournis ; je n’ai que 14 ans. J’ai la peau encore lisse, le ventre plat et l’inconscience des jeans taille 36. J’ai l’avenir devant moi, en tout cas c’est ce qu’on ne cesse de me répéter, et la jeunesse dans mes poches (trouées). 14 printemps, oui, voilà, le printemps en taille 14.

Comme tous les lundis, j’attrape mon sac à dos gribouillés, et un pas en avant, un regard en arrière, je me lance dans la guerre de la semaine. Dans ma poche arrière, assez haute pour les secrets les mieux gardés, j’attrape mon paquet de Malboro et, la main en équilibre, j’allume la seule flamme qui brille encore dans ma vie d’adolescente. J’aspire et souffle le semblant de vie qu’il me reste. Les jambes droites pourtant, je me contente de chanceler subrepticement, comme si ma faiblesse était un journal intime.

J’ai 14 ans, je suis en troisième et tout le monde n’a d’yeux que pour le brevet des collèges, les trois garçons les plus populaires et les jeans taille basse qui révèlent plus que de nécessaire pour des jeunes filles encore innocentes. Si je veux réussir, j’ai intérêt de fixer mon regard sur le même horizon, et même si ma vie n’est plus qu’un vague coucher de soleil orageux. Pourtant, mon sac à dos ne contient rien d’autre qu’un livre de Boris Vian, un vieux carnet bien entamé, et mon I-pod chargé.

Mon collège ne se trouve qu’à quelques pas de la maison, pourtant ces quelques pas sont toujours les plus difficiles. Je crois que j’aimerais mieux m’enfoncer, m’immobiliser ou disparaître. Mon collège est face à moi, imposant, défraichit, lourd d’espoirs avortés. Je m’arrête, figée comme un I, et le contemple, l’observe, le dévisage. Il est comme une usine désaffectée, un meuble poussiéreux, une histoire qui a mal vieillie, une photo jaunie par le temps. Ce temps qui s’est arrêté avec mon corps. Ma respiration se fait moins régulière, plus discrète, presque imperceptible. Et j’entends ces rires d’adolescents, aiguës, qui montent jusqu’à moi, comme une ascension forcée, et qui m’écorche vive.

J’ai 14 ans, je suis en troisième, et je fais l’école buissonnière depuis déjà deux mois. Si je vais au collège ? Chaque matin. Je pénètre dans son antre le plus profond, celui que personne ne veut voir, et je disparais. Mes pas sont plus agités, plus sûrs, et je crois bien, plus sereins. Mon sac à dos ne m’a pas quittée d’un poil, et je l’entends toujours frotter contre mon dos usé. Cette fois, j’avance la tête haute. Je me dirige vers l’avenir, vers la vie qui danse et qui tape des mains. J’entends le Pass Navigo qui couine à l’entrée des portes automatiques, et ma liberté déploie enfin ses ailes meurtries. Je descends ces escaliers, au milieu de tous ces inconnus qui ont un but, une situation, un objectif clair et précis. Mon cœur se pince, la photographie du collège s’imprime de nouveau dans mon esprit, photographie que mes pensées déchirent à la hâte, et mes pas se dérobent jusqu’au quai de RER, qui approche déjà à vitesse réduite, jusqu’à s’immobiliser à mes pieds tremblants. Je monte, je respire d’un coup un seul, je sors mon livre et c’est alors que ma journée commence enfin.

J’ai 14 ans, je suis en troisième, je fais l’école buissonnière depuis deux mois et je passe mes journées à l’école créative de la Place des Tertres. La plus belle, la plus enrichissante ; l’école de la vie. Ici, les peintres sont vivants, et me recueillent toujours comme un petit oiseau esseulé, et pourtant plein d’avenir. Ici, mon nom résonne, l’écho a un avenir, la vie t’enlace avec bienveillance, au milieu des chevalets dansants et d’une monumentale cathédrale chargée d’histoire. Montmartre est ma plus belle ascension, le point de vue le plus riche de sens, l’horizon le plus ensoleillé que je connaisse.
Assise sur les multiples marches, j’esquisse alors quelques dessins maladroits, et surtout j’aligne des mots, des phrases, je donne sens à l’écriture qui se délie sous mes doigts timides. Quelques regards jetés en avant, certains souvenirs remontent en moi comme de l’acidité incontrôlable. « Non mais tu as vu ses fringues ? », « Regarde-là, qu’est-ce qu’elle est moche. », « Non mais elle a fouillé dans l’armoire de sa grand-mère avant de venir ici, c’est pas possible », « Hé, planche à repasser ! », « Tu te crois plus intelligente que tout le monde parce que tu lis des bouquins à longueur de temps ? », « Ce n’est pas parce que tu as de meilleures notes que nous que tu iras loin ! », « Je suis sûr que derrière son apparence, elle est beaucoup plus chaude qu’elle n’y paraît. », « Viens, j’me la fais. », « Et si on lui jetait des petits pois à la figure ? ». Comme un Gardon qui déborde, comme une baignoire dont le robinet n’a jamais cessé de couler, mes émotions débordent. C’est chaud, c’est humide, et telles des rizières merveilleuses, mes larmes coulent et s’écrasent sur le bitume parisien. Un film accéléré défile sous mes paupières et me donne la nausée. Je suis une adolescente pathétique qui pleure dans une cabine de toilettes reculée de la cour de récréation, je suis une adolescente aux abois qui retire avec lassitude le papier collé dans mon dos qui enjoint qui le veut à « Frapper fort », je suis une adolescente effacée qui se fait bousculer dans les escaliers et tabasser dans les files d’attente de la cantine, je suis une adolescente comme une autre, à ça près qu’un jour de printemps, les arbres ont perdu leurs fleurs et m’ont portée comme bouc émissaire d’un établissement bien trop chargé d’âmes qui raillent et qui braillent.

La vérité, c’est que j’ai 14 ans, je suis en troisième, et je ne subis rien d’autre que du harcèlement scolaire. J’ai honte, je suis pliée par l’effroi, et mon école buissonnière qui s’allonge me retient de tout avouer à mes parents aimants. La vie ne me semble être qu’un interminable cercueil silencieux, fait de souvenirs douloureux, inoubliables, et de douleurs lancinantes au cœur, dans le creux des côtes, et sans plus tarder sur les bras. Comme chaque soir, je prends soin de rentrer à des heures scolaires, pour ne rien laisser paraître qu’une adolescente souriante, épanouie et travailleuse. Depuis deux mois, l’école n’a rien dit à mes parents, alors je suis confiante quant aux prochains mois qui me mèneront enfin à la libération tant attendue. Et pourtant, ces mois me semblent interminables, je me sens faible et comme abandonnée par la vie. La facilité n’a cessé de me tenter depuis toutes ces longues et larges semaines, mais la fatigue, ce soir, m’irradie et m’empoigne violemment. Je suis seule chez moi, personne n’est encore rentré, et si mes souvenirs sont bons, maman cache toujours une trousse à pharmacie dans une armoire de la maison. Cette idée me grise, la folie prend le dessus comme une fièvre fébrile, et je me répète « à quoi bon ? ». La boîte est exactement là où je pensais la trouver, je l’ouvre comme une boîte de Pandore, comme une libération inconditionnelle, et je la vide, aussi vite que possible, sans plus réfléchir, en me contentant d’avaler goulument, un par un, puis deux par trois, les cachets qui se présentent à moi. Si on m’avait dit alors, que la vie se résumait à de simples cachets blancs.

J’ai 14 ans, je suis en troisième, je suis harcelée, et je ne veux plus vivre. Je me fais honte, je me dégoûte, et je me persuade que je l’ai bien mérité, après tout. Je suis quelqu’un de détestable, je suis inintéressante et personne ne m’aimera jamais : que trouverait-on ?. Je suis moche, je suis stupide et pire encore : je suis vivante. Il faut anéantir le mal, il faut détruire le monstre qui sommeille en moi, il faut mourir pour (re)vivre.

J’avais 14 ans, j’étais en troisième, j’étais harcelée, et j’ai survécu malgré les blessures, comme un tatouage, une marque au fer brûlant. Si j’avais pu, je l’aurais dit et redit à cette petite fille de 14 ans : la vie est surprenante, la vie est absolument dingue et la tornade la plus impétueuse n’a de sens que si elle nous reconstruit entièrement. Pour se reconstruire, il faut se maintenir en vie, bien qu’à genoux pour un temps donné. Je lui aurais dit, combien la vie sera belle ensuite, combien elle sera bénie, quel merveilleux mari et quel magnifique bébé elle aura alors. Je lui aurais parlé des bouquets de fleurs, je lui aurais chanté les rires aux éclats qui n’auront de cesse d’éclater entre les murs de sa maison ; oui, sa maison. Je lui aurais tendu des mouchoirs, j’aurais épongé son front, j’aurais fait tomber la fièvre nuit après nuit, orage après orage. Je lui aurais parlé du printemps qui renaît, des saisons plus favorables, de la météo qui change et qui fluctue. Je lui aurais scandé les lettres d’amour qu’elle échangera ensuite, je lui aurais montré son talent pour l’écriture, et sa passion pour les livres qui jamais ne l’a quittée. Je l’aurais bercée, je l’aurais rassurée, je l’aurais endormie paisiblement. Oui, je l’aurais maintenue en vie, mais plus encore : je lui aurais rendu la vie.
Et si Quelqu’un l’a fait pour elle, Quelqu’un de bien plus souverain et de bien plus fort que moi, aujourd’hui je lui rappelle constamment le chemin parcouru et la vie qui attend devant, bras grands ouverts et cœur battant.

Alors, pour tous ces adolescents de 14 ans, plus, ou moins, de troisième, de seconde, ou de sixième, pour tous ces cœurs brisés, ces ailes fendues, pour tout ces espoirs disparus et ces avenirs assombris, je le dis : la vie est devant ; elle est dans le fossé béant de la souffrance, de la tristesse, de l’épreuve, mais elle nous reçoit et nous offre le plus bel atterrissage : demain.

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4 réflexions sur “J’ai 14 ans, je suis en troisième, et je suis harcelée,

  1. Aurore dit :

    J’avais 14ans cela me parle beaucoup… En fait j’avais même 8ans…j’ai été harcelée de 8 a 12 ans par un élève qui faisait peur a tout le monde, meme aux enseignants.
    Puis j’ai déménagé et j’ai été harcelée mais  » plus gentillement « . J’étais la grosse de service avec son lot d’insultes. Je l’ai mal vécu, je me sentais seule, mal aimée. La mort me semblait si douce parfois mais je ne pouvais m’imaginer laisser ma soeur.
    Alors j’ai fermé ma porte a ses injures. JE me suis construite en ne prêtant pas d’attention aux remarques. J’ai acquis du répondant. J’ai levé la tête et fait face a mes agresseurs.
    Et voilà ça c’est terminé…
    J’ai trouvé l’amour, fais de ma passion mon travail et je suis devenue maman. Et dans mon role de maman cela m’a vraiment bien servi de ne pas écouter les remarques.

    Il n’y a pas de petit harcèlement, c’est ce que j’essaye d’inculquer a mes enfants.
    L’harceleur a besoin de tenir sa victime, de la sentir soumise. J’espère que mes enfants auront les ressources nécessaires pour ne jamais baisser la tête.

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  2. auboutduvoyage dit :

    C’est dur de voir comme le harcèlement peut faire partie d’un trop grand nombre de passif humain !
    J’ai bien peur que ce mal ait pris trop d’ampleur.
    Merci pour ton témoignage en tout cas !

    Moi aussi je pense souvent à mon fils. Je me dis : et plus tard… ? Mais je veux lui faire confiance et lui rappeler qu’il a toutes les ressources nécessaires en lui pour gérer ce type de situation de façon constructive. Je crois aussi que, lorsqu’un enfant est bien entouré et a acquis suffisamment de confiance en lui, il résiste plus facilement à ce type d’attaque !

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  3. Aurore dit :

    Heureusement la société a aussi décidé de ne plus faire la sourde oreille et ce n’est plus ni tabou, ni considéré comme du simple chahutage de récréation.
    C’est vraiment malheureux que cela viennent de l’extrême souffrance et de passages a l’acte de victimes.

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  4. auboutduvoyage dit :

    C’est vrai que la société commence à en parler, à l’écrire en toutes lettres, mais malheureusement je trouve de mon côté que ce n’est pas suffisant et que les moyens mis en place ou discutés ne sont pas suffisants et ne sont pas actés avec diligence. En espérant que cela ne soit qu’une façon de lancer la machine pour de bon… !

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