Déconnexion, me voilà,

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(Crédit photo : Isabel Nao)


J’étais dans ce restaurant avec G. quand j’ai pris conscience que quelque chose tournait à l’envers.  Lorsque le plat est arrivé, j’ai attrapé ma fourchette et j’ai commencé à manger, ce qui lui a valu cet air surpris et cette question : – Tu ne prends pas ton assiette en photo ? – Non. Pourquoi, je devrais ? – Non, mais d’habitude c’est ce que tu fais. C’est pourquoi je suis surpris. Mais ça me va très bien comme ça.

Ce qui m’a fait peur, c’est qu’il avait raison. Tout est prétexte à une photo, tout est prétexte à la partager sur Instagram. Nous sommes presque tous devenus des photographes en mal d’exposition intime. Alors on prend les grands couloirs, et on expose sur les places publiques, sur la place du marché, dans les cinémas, les hôtels, les restaurants. Tout est prétexte à une (sur)exposition.

Bien sûr, moi aussi j’ai prétendu que ce mal ne m’atteindrait pas, que j’étais avertie et que je serais forcément prudente. Moi aussi j’y ai cru, dur comme fer. Mais c’était sans compter sur cette question, qui émanait de l’homme avec qui je partage les moindres soubresauts de ma vie. Je cherche mon souffle à l’endroit même où on me le prend. Je cherche la liberté à l’endroit même de la prison.

Ce que je vais dire n’est pas très populaire, j’en ai conscience. Peut-être même que je perdrais une poignée de lecteurs, mais qu’importe. J’ai toujours exprimé ce que je pensais au plus profond de moi, c’est aussi pour ça qu’on m’apprécie, et je n’ai pas changé en cours de route… Les réseaux sociaux ne devraient pas prendre autant de place dans nos vies. Nous leur avons accordés bien trop de crédit, et nous continuons de gonfler leur légitimité comme si rien ne devait les atteindre. Ils dégainent leur slogan racoleur :

Si tu ne veux plus jamais t’ennuyer, rejoins-moi

Pour sûr. Au matin, le réveil à peine coupé, nous jetons un œil à nos dernières notifications, « juste comme ça », « rapidement », « au cas où ». Puis nous finissons par lever la tête de notre bulle virtuelle et nous nous apercevons que 15 minutes ont déjà été grignotées sur notre programme de la journée.

Nous perdons toutes nos facultés de concentration et d’attention. Il ne faut pas perdre une minute, chaque seconde doit être rentabilisée. C’est la publicité, je me connecte. Entre deux pages de livre, je me connecte. Le soir avant de me coucher, sait-on jamais qu’on en aurait besoin pour dormir, je me connecte. Nous sommes les esclaves d’une sonnerie, d’une notification, d’une cloche qu’on sonne à chaque fois qu’on veut nous voir debout, levé, aux aguets. On doit être sacrément drôle, hein.

Si tu veux t’émerveiller, rejoins-moi

Mensonges. Illusions. Élucubrations. Mais comment croire le contraire ? C’est tellement alléchant. Il suffit de cliquer pour entrer dans un monde de rêves, où tout semble possible, accessible et réalisable. Le sens du goût, le sens de la maternité, l’esthétique, l’art, le sens moral et intellectuel, tout est rangé là. Pas la peine d’aller plus loin, il suffit d’ouvrir ce tiroir, et je m’y retrouve enfin, dans ce monde de brut et d’endurance. C’est si simple.

Mais quand on y regarde de plus près, nous sommes bien trop nombreux à lire les mêmes ouvrages, à s’intéresser aux mêmes marques, à avoir la même décoration, à avoir la même conception de la parentalité, à faire les mêmes voyages, à déguster les mêmes plats, etc. En manque de reconnaissance sociale, nous nous sentons enfin faire partie d’un groupe, avec un sentiment d’appartenance décuplé, et ça fait du bien, un bien fou.

On en oublie de regarder devant soi, d’écouter ce qui n’est « pas à la mode » sur ces applications, de présenter des idées/des projets différents, de justement sortir du lot et d’être originale. On en oublie de choisir des livres au hasard, sans en avoir vu les couvertures plébiscitées à l’avance. On en oublie de se mettre à la broderie parce qu’on ose enfin s’y mettre et non parce que c’est devenu à la mode. Et on oublie de choisir le tennis juste parce qu’on ne sait pas que le footing prend toute la place dans la cour d’à côté.

Et on passe à côté de détails simples, faciles à saisir, qui font partie du quotidien, qui peuvent illuminer nos journées plus que toute autre connexion. On en oublie de profiter d’un plaisir anodin sans penser à la façon de le présenter aux autres. On en oublie d’écouter ce que l’on ressent sur l’instant T plutôt que de s’assurer que la retranscription plaira au plus grand nombre.

Si tu veux être le meilleur, rejoins-moi

Évidemment, comment ne pas évoquer ça. La course à la reconnaissance, aux regards, aux échanges approbateurs.

Les réseaux sociaux tournent autour d’une seule et même volonté : se faire connaître au plus grand nombre. Et pour y parvenir, il suffit de mettre en avant les posts qui seront susceptibles d’être les plus appréciés, les plus plébiscités, les plus recherchés, les plus likés. Il ne faut pas le dire, il faut cacher ces fils transparents qui nous malmènent et nous transportent comme un pantin désœuvré. Car ça ne fait pas vendre. Et pire encore : ce n’est pas à la mode.

Le rapport à la compétition n’a jamais autant progressé, évolué, quand le mot bienveillance n’a pourtant jamais été autant employé. Il y a comme un paradoxe saisissant qui se balade sous nos yeux, et pourtant.
La rivalité, la jalousie, l’envie, la compétition, sont assis sur le même banc que la bienveillance, l’empathie, l’amour, l’humilité, la gratitude. Et les réseaux sociaux arrivent à nous faire croire que, oui, c’est parfaitement normal. Parfaitement.

Il y en a de belles choses, et je ne dénigre pas cet aspect-là. J’y ai moi-même apprécié de très beaux aspects, qui m’ont fait évoluer, et grandir. Mais aujourd’hui, j’y vois surtout la noirceur, les murs qui défraichissent, la peinture qui s’écaille. J’ai la sensation désagréable d’être dans un moule guidé par une volonté délibérée. J’aime mieux donc retourner à l’état d’origine, celui qui est de plus en plus employé, de plus en plus pratiqué, de plus en plus recherché : la déconnexion.

Se déconnecter ne signifie pas tout arrêter, tout oublier, même tout nier. Se déconnecter signifie simplement de basculer ses priorités, ses valeurs, ses perceptions. Il y a des choses bien plus importantes à mes yeux que ne pas poster d’article pendant un mois, il y a des choses bien plus prioritaires à mes yeux que ne pas partager les photos de mon repas, de mon voyage, des premiers pas de mon petit N. sur Instagram. Derrière la porte, il y a l’agitation, le bruit ; la vie qui tape, qui chante, qui danse. Et je ne voudrais pas qu’elle parte sans moi.

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3 réflexions sur “Déconnexion, me voilà,

  1. Picou bulle dit :

    Magnifique cri du coeur! Je crois que tu as bien raison sur beaucoup de points, pourtant je viens de créer mon blog, peut être un peu comme un mouton…j’essaie de laisser ma patte, mais on est forcément influencé par ces montagnes d’informations, d’images, de tendances qu’on mange à longueur d’écrans. Je crois qu’il faut savoir garder un équilibre – une connection, oui, mais pas à vide, avec du sens, avec un peu de profondeur, dans les mots ou dans la façon qu’on a de les lire. Peu importe si c’est superficiel, tant qu’on garde le contrôle, la distance, et qu’on ne se perd pas à l’intérieur.

    Aimé par 1 personne

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